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Cet espace est l’endroit privilégié de mon travail,cette fine pellicule à travers laquelle je vois le monde extérieur et sur laquelle je fabrique mes apparences.

Mon regard de l’intérieur vers l’extérieur ou ce que je donne à voir à l’autre; la transparence de la peau d’un côté et l’écran du regard de l’autre, ce sont les deux axes convergents de mon travail.

Tous ces moments se concrétisent sur des peaux et leurs mues, les carapaces et leurs croûtes, la parure et ses illusions, l’identité et les rôles.

Ce que je vois de l’intérieur ce sont des traits et des fentes, des gestes de crayon, pastel, pinceau ou gomme, laissant la lumière entre les marques.
De l’extérieur ce que je donne à voir c’est la surface, la matière lisse, craquelée, ridée, froissée…

Ce qui sépare les deux mondes c’est la peau, l’écran, la trame…
Ce qui sépare la peau et la mue, la cicatrice et la croûte, la pelure et la pellicule, le vivant et la mort est le temps qui passe.
De la carapace testacée, la carapace bouclier, la carapace cocon, le camouflage, à la pelure fragile et translucide est le chemin de l’acceptation de soi – de moi, et ce que je veux bien laisser apercevoir.



Du noir à la couleur


Ce que j’ai compris du noir a évolué, au fur et à mesure des découvertes. Dans un premier temps cela était le symbole de la mort. J’étais fascinée par les hommes de Tollund et Grauballe, trouvés dans la tourbe au Danemark. La peau était comme tannée, avec les pores et poils, les rides naturelles, les empreintes digitales encore visibles après 2000 ans. En photo noir et blanc, la peau brillait comme du graphite, mais de là à me couvrir de noir il y avait forcement autre chose.


Trois ans après les premiers dessins noirs, j’ai découvert au Musée de l’Homme des fossiles qui leur ressemblent. Le hasard ou autre ? Les fossiles venaient d’Angleterre, plus précisément, là où je suis née, dans une région de mines de charbon.

La tourbe, les fossiles, le charbon…

Le noir,ventre de la terre……

Les mineurs, après leur journée de travail, dans la houille ou le charbon, rentraient à la maison, le visage, les mains et les vêtements couverts de cette poussière noire et satinée. Une partie de leur paye hebdomadaire était réglée en charbon livré au seuil de la porte. En rentrant de l’école j’étais souvent de corvée à ramasser un tas d’une tonne avant de pouvoir passer la porte. Il y avait des gros morceaux, des petits tels qu’on les trouvait à la mine. Certains étaient assez grands pour faire des sculptures, mais c’était très friable. A l’endroit où ça cassait le noir était brillant comme la laque, la poussière d'un noir doux. On trouvait cette poussière de charbon partout dans la région avec de la suie grasse dans l’air et aux jours couverts le ciel bas les empêchaient de s’envoler. Alors un nuage de gouttelettes noires et grasses tombaient sur le linge à sécher!
La tourbe, le charbon,l’anthracite , le graphite sont tous les même choses avec des ages différents.

Quand je parle de mes dessins je parle de tous mes travaux, Et quand je parle de mes dessins noirs c’est mes dessins en plusieurs noirs. Le noir graphite,la laque,les plastiques, l’acrylique, le crayon gras de céramique reflète la lumière et aussi le regard. La teinture française et l’encre de chine sont irisée jouaient avec les surfaces et détournent les intérêts. Le pastel à l’huile, le pastel sec, la pierre noire, le fusain sont mats et absorbent la lumière et le regard. Donc dans le noir il y a plusieurs strates ou couches. Le jeu de deux noirs joue sur la profondeur et la surface, l’absorption ou l’acceptation du regard son reflet ou son refus.

Le noir graphite sur la peau est métallique mais à la fois doux et poudreux. Il accentue la matière, les rides, le grain. On ne voit pas directement ce qui est derrière mais l’intérieur se laisse apercevoir.



Il y a un travail de marques sur le papier blanc avant le noir, dessus, dessous et dedans la feuille, avec des pointes, cutter, crayons dur, à travers la feuille avec des aiguilles . Il y a le froissage, le repassage, le mouillage qui change la tenue ou la surface du papier. Il y a des marques de parrafine, d’huile, pastel blanc, cire blanche pour protéger le papier. Tout ce qui était invisible, l’empreint de la matière, apparait en ajoutant le noir. Donc j’ajoute encore des strates, cette fois-ci autour de l’épiderme, l’écran. La préparation invisible de la structure de l’épiderme étant déjà mise en place, laisse libre champs au geste obsessionnel, du gribouillage noir.

Frotter sur le papier, le graphite va laisser des creux en blanc, va accentuer des bosses, va briller, sur les matériaux mats il va rester toujours sur la surface. Mais les matériaux mats par contre glissent toujours sur le graphite, rentrent dans les creux et restent toujours en arrière.

A force d’être travaillé dans sa structure et la force du crayonnage pour avoir le noir profond ou lisse, le papier se déforme. Le dessin plat devient un dessin en volume. Le brillant du noir laisse des traces blanches et aussi l’ambiguïté d’une forme concave ou convexe. Est-ce l’intérieur ou l’extérieur, l’acceptation ou le refus ?

Derrière le noir, il y a aussi des matières transparentes, la peau, l’écran. J’ai utilisé des vessies de porc, des boyaux artificiels, le papier calque, le papier de soie ; des matériaux transparents couverts de poudre de graphite. D’un côté c’est noir, brillant et opaque, de l’autre par transparence on voit la lumière entre les traces de crayonnage. Parfois des lamelles sont cousues ensembles. Des rides ? Des bandelettes ? Je ne sais pas mais, j’ai découvert que tous ces travaux était à ma taille.



Avec l’arriver de la lumière est la dualité du blanc et noir, l’ombre et la lumière, cerveau droit et cerveau gauche. Le blanc est-il devant ou derrière ? Pour le spectateur le blanc donne la forme mais de l’intérieur c’est la fente de lumière vers laquelle je suis attirée, la forme étant dessiné par le noir.

Le travail évolue avec moi aussi bien dans le temps que dans l’humeur. Placer sur le mur le travail devient intellectuel, sur moi le travail est ma peau, qui concerne mon moi-intime et les sens. Poser sur une chaise c’est ma parure, pas besoin d’en parler c’est que des apparences. Par terre c’est le linceul ou la mue. Un même travail peut être plusieurs choses à la fois. Comme le noir est à la fois le deuil et la fécondité, l’absence de couleur ou la somme de toutes couleurs, la négation ou leur synthèse.

Il y a toujours des couches successives, en hauteur, en largeur, en épaisseur ; devant, derrière ou dans la peau ou écran. Je n’ai pas envie de figer ni dans la verticalité (l’intellectualité, la spiritualité) ni dans l’horizontalité ( la vie, des sens, le temps).



Avec le passage du temps, il y a décollement de la mue, l’exfoliation, la desquamation, les parois de la carapace s’affinent laissant apparaître de plus en plus de couleur, la chaleur de la vie. A travers des fentes ou ce qui devient parfois des branches, les formes sont de moins en moins nettes, les gestes de plus en plus écartés, plus aérés, jusqu'à quelques traits blancs poudreux pour brouiller un peu le regard, une trame légère pour effacer la fixité, décoller le réel.

Plus que j’approche la clarté, plus je suis dans la couleur. Au fur et à mesure que l’écran s’affine, je vois au loin le bleu de l’horizon,ce bleu profond attirent ou le regard rencontre aucun obstacle.


Du noir à la couleur
Du ventre de la terre à la lumière
De toutes couleurs confondues à la clarté des couleurs singulières
Du noir de la fécondité au bleu de l’infinité.
Septembre 2005


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